Le grand-père prit dans ses mains une photographie de Victoria.
- Sans toi, non plus, rien n’aurait été possible. Victoria, tu me manques tellement. Où es-tu ? Je ne vais pas tarder à te rejoindre.
Et il lâcha la photographie qu’il tenait dans la main. Il se leva de son lit.
Lucide, il balança les deux bras, il regarda droit devant lui, il fit quelques pas dans la chambre, tout en regardant le public imaginaire qui se trouvait devant lui :
- Nous étions à l'aube d'une nouvelle année, mais ce jour-là, j'étais le plus heureux des hommes. Comment en suis-je arrivé là ?
Il se tut, se gratta la tête.
- Je ne sais plus. Je ne sais plus, répéta le grand-père, qui semblait perdre la mémoire.
Il réfléchit.
- J'y suis ! Je me souviens... Tout est allé trop vite. Quand j'ai quitté ma terre natale, je suis resté quelques mois en Israël, le temps de reprendre quelques forces, car, dès le départ, il a fallu que je réorganise les activités de la Société Internationale de Service Financier, holding dont dépendaient toutes les sociétés et entreprise, où j’avais des participations, que ce soit vingt, trente, quarante, cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt dix, cent, pour cent, Holding financière dont j'étais toujours le Président en exercice. Quand j'ai quitté la France, j'avais tout revendu à des citoyens français, souvent des amis, les sociétés qui avaient fait ma fortune. J'ai racheté d'autres sociétés à travers le monde, j'ai créé une constellation de sociétés aux activités les plus diverses. Au cours des quatre années qui ont suivis mon exil en Israël, j'ai gagné beaucoup d'argent, je ne peux le nier. Mais surtout j'ai investi dans tout ce qui me tombait sous la dent. J'avais une faim incroyable de tout racheter tout ce que je trouvais sur ma route. Le seul endroit du monde où je n'avais aucune activité économique, c'était en Europe, et en particulier en France. L'empire financier et industriel, dont j'étais le Président, était devenu mondial. Face à cette mutation, il avait bien fallu transformer les hommes et les structures. Le siège social était situé en Israël, mais la base d'activité recouvrait le monde en son entier, sauf l’Europe et en particulier la France. En quatre ans, je suis devenu un financier et un industriel comblé. L'appellation était bien choisie pour dénommer ce que j’étais en train de construire : l'Empire. Et moi, un Empereur, déjà ! Pour fêter les deux ans de l'Empire, j'avais organisé à Los Angeles une magnifique fête où j'avais invité tous les gérants des sociétés de l'Empire, réunis sous un immense chapiteau. La fête a commencé à midi le trente juin 2014. Elle s'est finie le premier juillet tard dans la nuit. Deux mille invités, des centaines de tables, une nourriture terrestre abondante pour célébrer l'Empire. Deux ans, cela se fête. Il n'y avait aucun européen, ni aucun français. Depuis le début de l'Exil, l'Empire avait connu une croissance sans borne, sans limite. Plus rien ne l'arrêtait. Tous les mois, mon capital augmentait. Petit à petit, j'étais devenu un Président d'une multinationale. Ceci grâce à Béatrice Lenoir, et naturellement Victoria, et ensemble, les deux femmes m’avaient données la force de continuer à vivre. J'avais conclu avec le gouvernement israélien un accord. Il avait pris des participations dans plusieurs sociétés industrielles ou financières qui composaient l'Empire. L'accord était simple. Je lui reversais l'équivalent de cent millions de Dollars américain par an, environ moins de dix pour cent du chiffre d’affaires annuelles. Un chiffre, cela permet de bien montrer la puissance de l'Empire. J'étais un homme libre, riche, mais à qui il manquait un idéal. J'avais obtenu tout ce qu'un homme pouvait avoir : une femme, un travail, une maison. Il ne manquait plus qu'un idéal. J'en avais un, mais je n'avais pas les moyens de le réaliser, ni la conscience que j’étais capable de le réaliser.
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